Le simulacre d’une dérive ? « Playtime » entre Debord et Baudrillard

Image from Tati’s Playtime

Ici, la question de la présence dans Playtime d’un critique fort de la société de consomption et des transformations du capitalisme (et donc la vie quotidienne) pendant les Trente Glorieuses ne m’intéresse pas. David Bellos, dans les chapitres de « Jacques Tati, His Life and Art », considère que Tati a fait un critique quasi-situationniste et très modéré de l’hyper-modernité et la société de la consommation et que ce film exprime l’émerveillement et la joie autant que le dédain. Joan Ockman, dans son article « Architecture in a Mode of Distraction », attribué beaucoup plus de radicalité à Playtime, voyant dans ce film une illustration plus sombre des idées de Jean Baudrillard : « …it is Paris itself that has been decentered and displaced to the periphery. The only traces that remains of vieux Paris are ephemeral signs and simulacra … The surrogate city of Playtime is an arbitrary system of signs and images where information has replaced both nature and history. » (Ockman) J’ignore les intentions idéologiques, déclarées ou non, de Tati à propos de ce film, mais je voudrais suggérer une correction à la grille de lecture, dérivé des idées des Situationnistes, que David Bellos applique à Playtime.

Image from Tati’s Playtime

Bellos caractérise ce film comme divisé en deux parties : « The whole of the first part, from Hulot’s arrival at the airport in the morning through to nightfall, when he visits Schneider’s apartment, has the exact form of a ‘drift’ or dérive ; and the whole of the second part, in which a pretentious restaurant falls to pieces and generates a night of authentic enjoyment is an elaborate exercise in détournement. » Bellos résume, simplifiant grossièrement, la dérive ainsi : « a purposeless perambulation which allowed the city itself to shape the route and to create what they called ‘psycho-geographical situations.’ Stripped of its revolutionary rhetoric, ‘drifting’ is much the same thing as idling with an entirely open mind, and with heightened sensitivity to the reality, and not just the signs, of the city. » (Bellos, 269) Il y a beaucoup de problèmes avec cette définition de « la dérive » mais même si on accepte cette définition, il y a un problème avec son application à Playtime.

Image from Tati’s Playtime

Monsieur Hulot ne flâne pas dans l’aéroport ou l’exhibition : il a un but et il ne marche pas avec un esprit ouvert, mais avec un esprit progressivement plus perplexe et désorienté. Il ne décide pas vraiment où il va ; mais ce n’est pas son inconscient ou l’esthétique de la ville qui conduit ses mouvements, c’est une structure aussi planifié de guider et acheminer l’attention et la libido du visiteur que le grand magasin dans Au Bonheur des dames de Zola. Comme Ockman constate, l’environnement de l’exhibition moderne, une exemplification de la société du spectacle, ne permet pas la liberté envisagée par Benjamin, et peut-être aussi par Bellos : « In this context, the possibilities for transforming the contemporary experience of distraction into the critical spectatorship imagined by Benjamin and his contemporaries hardly seem good. » (Ockman) On peut décrire l’espace de l’exhibition comme un lieu de séduction ; Baudrillard distingue la séduction et le pouvoir dans De la séduction : « La séduction représente la maîtrise de l’univers symbolique, alors que le pouvoir ne représente que la maîtrise de l’univers réel. » (Baudrillard 1979, 17) L’exhibition de Playtime, donc, est un lieu où l’espace physique et l’univers symbolique sont maitrisé ; cela n’implique pas que la dérive n’est pas possible dans un espace pareil, simplement que le fait que Monsieur Hulot est poussé à travers l’aéroport et l’exhibition et même tout le film, et il ne cherche pas de flâner mais d’atteindre un but dans un espace qu’il ne peut pas maitriser, une espace complètement planifié et maitrisé par les pouvoirs capitalistes et la capitale elle-même.

Image from Tati’s Playtime

Cela ne veut pas dire non plus que l’expérience de Hulot dans l’exhibition est désagréable, mais simplement que la liberté inhérente à la dérive, chez Debord et par extension Bellos, est un simulacre de la liberté. Baudrillard, dans La société de consommation, écrit « Le consommateur vit comme liberté, comme aspiration, comme choix ses conduites distinctives, il ne les vit pas comme contrainte de différenciation et d’obéissance à un code. » (Baudrillard 1970, 80) Dans Playtime cette liberté est toujours déjà construite et simulé ; à mon avis, il n’existe pas une dérive dans Playtime, mais un simulacre d’une dérive, le mirage de la liberté, l’illusion de choix. Bellos caractérise la fête au restaurant comme un exemple de « détournement », mais le restaurant lui-même n’est t-il un simulacre aussi ? Est-ce qu’on assiste à un vrai exemple d’un carnaval bakhtinien où un détournement du simulacre ? Est-ce que ce statut de simulacre change la validité ou authenticité existentielle ou politique du détournement qui se passe dedans ? L’application des idées situationnistes à Playtime n’est pas un exercice inutile, mais je crois que le simulacre et les autres théories de Baudrillard sont nécessaires d’appliquer au même temps de modérer l’optimisme simpliste de la lecture situationniste de Bellos – le spectacle et le simulacre ne sont pas identiques.

Image from Tati’s Playtime