« …selon moi tu te conduis comme une merde » : 'Le Mépris' à la lumière de la querelle de 'La nuit américaine'

Image from Godard’s Le Mepris

Mai 1973 ; Jean-Luc Godard écrit à François Truffaut à propos de son nouveau film : « J’ai vu hier La nuit américaine. Probablement personne ne te traitera de menteur, aussi je le fais. Ce n’est pas plus une injure que fasciste, c’est une critique, et c’est l’absence de critique où nous laissent de tels films, ceux de Chabrol, Ferreri, Verneuil, Delannoy, Renoir, etc., dont je me plains. Tu dis : les films sont de grands trains dans la nuit, mais qui prend le train, dans quelle classe, et qui le conduit avec le “mouchard” de la direction à côté ? »

Écrit dix ans après Le Mépris (1963), cette lettre cible La nuit américaine(1973), un film de Truffaut dont l’histoire principale est le montage d’un film, qui a joué un rôle clé dans la désintégration de l’amitié entre Godard et Truffaut.

Le film de Truffaut est tout aussi clairement une mise en abyme que ce que peut l’être le film de Godard, tout aussi riche de références de cinématographiques et littéraires, et tout aussi rempli de réflexions sur l’art et, particulièrement, sur l’industrie du cinéma dans les années soixante et soixante-dix. Les deux films se finissent sur une scène macabre d’accident de la route. Georges Delerue, l’un des plus grands compositeurs pour le cinéma du vingtième siècle, a notamment composé la musique pour les deux films. Évidemment, le Godard de 1963 ne ressemble plus tout à fait au Godard radical des années soixante-dix. Mais je crois que la question suivante peut-être utile dans l’analyse de Le Mépris : avec autant de similitudes entre les deux films, quels aspects de La nuit américaine Godard reproche-t-il à Truffaut ?

Image from Godard’s Le Mepris

Godard nous donne une réponse partielle dans les lignes suivantes de sa lettre : « Menteur, car le plan de toi et de Jacqueline Bisset l’autre soir chez Francis n’est pas dans ton film, et on se demande pourquoi le metteur en scène est le seul à ne pas baiser dans La nuit américaine. » Godard accuse ici Truffaut, dont ses films étaient toujours beaucoup plus autobiographiques que celles de Godard, d’un manque d’honnête, de franchise, de vérité ? Cette accusation me semble moins pertinente (et plus enfantine) que la suivante.

Image from Godard’s Le Mepris

Dans une comparaison implicite avec La nuit américaine, Godard a également écrit : « Je suis en train de tourner en ce moment un truc intitulé Un simple film, il montre de manière simpliste (à ta manière, celle de Verneuil, Chabrol, etc.), qui fait aussi les films, et comment ces “qui” le font. Comment ta stagiaire numérote, comment le mec d’Eclair porte des sacs, comment le vieux de Publidécor peint les fesses du Tango, comment la standardiste de Rassam téléphone, comment la comptable de Malle aligne les chiffres, et chaque fois, on compare le son et l’image, le son du porteur et le son de Deneuve qu’il porte, le numéro de Léaud sur sa chaîne d’image, et le numéro de s/sociale de la stagiaire non payée, la dépense sexuelle du vieux de Publidécor et celle de Brando, le devis de la vie quotidienne de la comptable et le devis de La Grosse Bouffe, etc. »

Image from Godard’s Le Mepris

Ici, une autre question se présente : comment lire ses lignes – ce projet pour un « simple film » est-il un vrai projet de Godard ou juste une satire moqueuse du film de Truffaut ? Je n’ai pas fait beaucoup de recherches sur cette question, mais je pense que la réponse est pour nous sans conséquences. La nuit américaine a montré le procès technique et industriel du montage d’un film aussi clairement que Le Mépris, l’influence néfaste des producteurs riches et anglophones. Mais l’atmosphère plutôt gaie et familiale de La nuit américaine, aux yeux de Godard, a caché la vérité sociale et économique du cinéma, les rapports de force et d’argent entre les membres de l’équipe.

Image from Godard’s Le Mepris

Il serait facile de s’arrêter là, avec le Marxisme et le matérialisme de Godard, mais je pense qu’on peut aller un plus loin. Il est plus que possible d’affirmer que le film de Truffaut souligne aussi les rapports inégaux entre les classes et les sexes (une actrice se plaint qu’à ce moment-là elle ne peut jouer que des rôles de femme âgée, quand un acteur du même âge joue encore les rôles d’amant) et l’influence de l’argent sur le montage d’un film, vis-à-vis des producteurs qui demandent à ce que l’on finisse le film de plus en plus tôt. Mais ils ne demandent jamais un changement et n’exercent jamais une influence ouverte sur l’histoire du film dans le film (s’intitule « Je Vous Présente Paméla »). Le directeur, Ferrand, joué par Truffaut lui-même, est poussé à faire des changements de scenario à cause de contraintes et accidents divers, mais il garde toute sa liberté créative. Peut-être est-ce manque d’analyse de l’influence idéologique de l’argent et le modèle économique du cinéma est la cause de ce mépris, évident dans cette lettre de Godard, porté contre Truffaut. Dans Le Mépris, Godard souligne l’influence quasi-divin de l’argent américain (et la schizophrénie américaine, incarné dans Jeremy Prokosch) sur la forme et le contenu d’un film international et européen ; Truffaut, à son tour, en dépit de sa déclaration nostalgique sur la mort du cinéma de studio à la fin, ne s’intéresse pas aux mêmes vérités sociales, politiques et économiques (en les menaçant même) qui rongent Godard en 1973 et même bien avant 1963.