Le mutsime profond de «J'ai pas sommeil»

Image from Denis’s J’ai pas sommeil

Le mutisme profond de J’ai pas sommeil (1995), au moins dans le cas des trois personnages principaux, Daiga, Camille et Théo, tout comme l’absence d’expression dans le jeu des acteurs dans les films de Bresson, nous empêche d’accéder aux pensées, aux motivations et à l’intériorité des personnages ; il y a aussi dans ce film de Claire Denis un jeu entre la transparence et l’opacité. La comparaison avec ce que j’ai écrit sur Pickpocket (1959) devient beaucoup plus intéressante si on se souvient du dernier film de Bresson, L’argent (1983) : en résumé, on suit la circulation d’un faux billet qui conduit au licenciement d’un homme ; par la suite, il participe à un braquage qui tourne mal et pendant qu’il est en prison, il reçoit une lettre lui annonçant la mort de sa petite mais aussi que sa femme compte le quitter. Après sa sortie de prison, il assassine les propriétaires d’un hôtel et décime une famille entière avant de se dénoncer à la police. On ne comprend rien de ses motivations ou de ses raisons ; il parle peu, il n’exprime presque rien. Dans le cas de J’ai pas sommeil, on affronte le même problème de l’intelligibilité et de l’opacité mais pas seulement avec Camille et ses meurtres.

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C’est sans surprises que ce problème autour de la compréhension de Camille, a attiré l’attention de la critique : j’ai lu deux articles abordant cette question de motivation, « Outside the Mainstream : Identities at the Margins and the Problem of Belonging in Claire Denis’s J’ai pas sommeil » par Kamil Zapasnik, et « The Dedramatization of Violence in Claire Denis’s I Can’t Sleep » par Nikolaj Lübecker. Zapasnik affirme que Camille veut de l’argent pour des sorties en nightclubs et la vie chic, s’intégrer à la société française et s’échapper de l’aliénation de la vie moderne, tout simplement parce que c’est ce qu’on voit des dépenses de Camille. Lübecker, au contraire, rejette cette hypothèse et dessine l’histoire hégélienne d’un lien étroit entre la violence et la vérité dans la pensée française et affirme que Claire Denis a consciemment refusé de reproduire ce modele de vérité et sociabilité. Je pense que, consciemment ou pas, ce manque de lien entre la violence et la vérité, ou simplement la violence et la transparence d’intention, existe clairement dans J’ai pas sommeil et L’argent (mais aussi dans le beaucoup plus violent Trouble Every Day (2001) de Claire Denis). Malgré ces différences, les deux auteurs, Zapasnik et Lübecker, sont d’accord sur l’importance de la scène au café où les mains de Camille et Daiga se touchent : si Camille incarne l’aliénation et la violence, ce rendez-vous est, dans les yeux de ces auteurs, le lieu de grâce, d’une communauté non-aliénée, etc. Je trouve cette lecture du film pas très convaincante, simplement parce que peu après ce rendez-vous, les trois personnages principaux se dispersent ; Camille arrive dans les mains de la police, Daiga retourne en Lituanie, et Théo, apparemment, rentre à Martinique.

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L’aliénation dans J’ai pas sommeil n’est pas seulement l’aliénation sociale d’un immigré, mais une aliénation, le vide q ui s’ouvre entre l’action et la pensée, de l’intériorité et de l’extériorité, la transparence et l’opacité. Le problème d’interprétation est la même pour les meurtres de Camille et le contact momentané des mains ; et si, comme Lübecker affirme (et je suis d’accord avec lui), Claire Denis a coupé les liens entre la violence et la vérité, les autres actions et mouvements des personnages principaux ne dévoilent pas beaucoup plus. Dans le cas de la scène de rendez-vous au café, je pense que le désir de l’interpréter comme un indice d’une autre forme de communauté, comme la promesse de la transparence, d’un vrai rapport humain, provient d’un désir du spectateur de trouver un abri dans l’inintelligibilité générale de la vie moderne et l’aliénation de la société française vu par les marginaux.