L’ambiguïté de la rédemption : la fin de « Pickpocket » dans le contexte de l’œuvre de Bresson

Image from Bresson’s Pickpocket

La plupart de critiques ont interprété la fin de Pickpocket comme une scène d’illumination religieuse, de salut, de rédemption; j’admets que c’est une lecture possible, mais je voudrais suggérer que dans le contexte du film entier, et, particulièrement celui de l’œuvre de Bresson, il y a une autre lecture, diamétralement opposé, qui est également possible. À cause de la grande quantité de thèmes, d’images, et de personnages religieux qui peuplent les films de Bresson, il y a une tendance à interpréter la souffrance, la confession ou la mort à la fin de ses films dans une lumière positive et salutaire. Mais, si « tout est grâce » (les derniers mots de le curé d’Ambricourt dans Journal d’un curé de campagne, 1951), Bresson nous a fourni une autre réponse sur la question de l’identité de la force directrice du monde : « Le Diable probablement » (comme a dit un passager anonyme dans le bus dans Le Diable probablement, 1977).

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Comme T. Jefferson Kline et Keith Reader le remarquent dans leurs articles respectifs, le journal et les paroles de Michel contredisent souvent ce que nous voyons dans le film. De fait, je ne vois pas de raisons convaincantes de croire la sincérité de Michel ou la vérité de sa révélation ou métamorphose quand il dit « Oh, Jeanne, pour aller jusqu’à toi, quel drôle de chemin il m’a fallu prendre. » Au contraire, j’interprète le contraste entre ses paroles et les évènements du film comme la conséquence de la déconnexion entre l’histoire « self-serving » qu’il se raconte à lui-même et une objectivité que le film nous montre. On peut certainement interpréter le manque d’émotion et d’affection dans la scène ultime comme un symptôme ou conséquence de la théorie et de la pratique cinématographique de Bresson, mais le fait que l’on ne voit pas Michel et Jeanne se toucher, agrippant les barreaux et non les mains de l’autre, m’amène à croire qu’ici le salut ou la rédemption est au mieux profondément ambigu et au pire complètement faux.

Image from Bresson’s Pickpocket

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L’ambiguïté du salut devient plus clair remis dans le contexte des autres films de Bresson. Dans Les anges du péché (1943), à la mort d’Anne-Marie et lors de l’arrestation de Thérèse pour meurtre, les destins spirituels restent profondément ambigus et incertains ; il en va de même pour la vérité de l’amour entre Agnès et Jean dans Les Dames du Bois de Boulogne (1945), sans mentionner le sort d’Hélène, qui a dupé les deux amants. Ces premiers films s’inclinent vers une interprétation salutaire et positive, mais il y a des raisons à croire que même dans Journal d’un curé de campagne (1951) ou Un condamné à mort s’est échappé (1956), le salut si évident aux critiques n’est pas tout à fait univoque : en relation avec le problème de fiabilité de Michel dans Pickpocket, dans Journal les derniers moments et mots du curé d’Ambricourt ont écrit par son ami, le prêtre défroqué, et racontés par le curé de Torcy – les deux ont de diverses raisons de déformer la vérité ; dans Un condamné François Jost, le collaborateur, s’évade, mais il n’est pas clair qu’il se soit repenti. Je n’ai pas l’espace ou le temps de traiter Au hasard Balthazar (1966) et Mouchette (1967), plus complexes sur la question du salut et de la rédemption, mais il suffit de dire que je crois que la catégorisation de la sainteté et de la souffrance ne peut pas être appliquée aussi nettement que nous le souhaiterions.

Image from Bresson’s L’argent

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C’est dans ses deux derniers films que Bresson montre les fins et destins les plus pessimistes, très éloignés du salut ou la rédemption. Dans Le Diable probablement (1977), on voit un monde en train d’être écologiquement détruit, une jeunesse obsédée par des causes politiques mais vide de sens véritable, un autre monde où, comme Renoir a dit, « Nous dansons sur un volcan. » Le suicide / meurtre de Charles, le « protagoniste », ne nous laisse aucun recours à la rédemption ou le salut – c’est le suicide d’un monde. Dans L’Argent (1983), l’avidité et l’indifférence détruisent la famille de Yvon et Elise, poussant Yvon dans le crime. C’est aussi dans ce dernier film où peut-être réside la clé d’un nouveau regard sur Pickpocket : en prison pour avoir assisté à un cambriolage de banque, Yvon rejoue deux scènes de Pickpocket, mais avec des éléments différents. Lorsque sa femme lui rend visite et qu’elle se lève, Yvon dit à travers la barrière : « Reste ! » - mais au contraire de Jeanne, Elise ne reste pas. Dans la deuxième scène, Yvon apprend d’une lettre d’Elise que sa fille est morte d’une maladie et qu’Elise ne reviendra jamais – un écho de la lettre que Michel a reçu à propos de sa fille « adoptive » qui Jeanne a guéri. Et c’est seulement après ces malheurs et sa sortie de prison qu’Yvon commence à être dominé, tout comme Michel, par des pulsions de tuer et cambrioler des inconnus. À la fin, Yvon se dénonce à la police, avec un air de soulagement sur son visage (fait rare avec Bresson).

Image from Bresson’s L’argent

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Yvon accède-t-il à la rédemption ou au salut ? Et Michel ? Je pense qu’il est important ici de se rappeler ces lignes tirées de Le Diable probablement « - Qui est-ce donc qui s’amuse à tourner l’humanité en dérision ? Oui, qui est-ce qui nous manœuvre en douce ? - Le diable probablement ! », et des propos du curé dans Journal, « tout est grâce ». Dans le cas des films de Bresson, je voudrais suggérer, qu’il n’est jamais question du salut ou de la damnation absolue : en fait, l’un ne va pas sans l’autre. Il est impossible de discerner l’intériorité d’une âme, il est impossible de déterminer si un personnage est sauvé ou pas, et c’est grâce à la méthode cinématographique de Bresson que cette tension est maintenue. Peut-être qu’il est question avec Bresson comme avec Clouzot de la transparence et de l’opacité. L’opacité de la rédemption, la transparence du mal.